Le poulet du dimanche – Sylvie Fontaine

Voilà un livre surprenant tout autant que superbe. Sylvie Fontaine effectue ici un travail presque plastique, ou tout du moins loin des standards habituels. L’auteur nous offre tant de formats et de styles différents que l’on croirait à une véritable exposition en un unique ouvrage. Dès le départ une symbolique va s’installer pour tout le livre, comme le guide des recherches de l’artiste, la fenêtre qui s’ouvre sur des formes en constantes transformations sur les quatre premières pages résume le travail et les intentions de cet auteur polymorphe. L’ouvrage s’amorce avec une succession de petites scènes du quotidien, des éclairages sur des situations en six temps, avec pour trame de fond les relations amoureuses, familiales, ou avec soi-même. À chaque fois les personnages sont condamnés à se transformer, les physionomies évoluant au gré des six cases, les êtres humains devenant des monstres méconnaissables, les femmes transformées en amas de piques ou les hommes victimes de cubisme intensif. Les thèmes abordés sont l’incompréhension, la fidélité, la patience, l’égoïsme, la communication, le désir etc… Tout ce qui nous définit comme des êtres humains mais qui ne facilite pas nos relations. Sylvie Fontaine opère par là une critique du conformisme, des modèles sociaux en vigueur tels que la famille ou le couple. Sa vision très pessimiste des relations amoureuses et des liens familiaux laisse présager une forte influence autobiographique. L’auteur n’hésite pas à montrer du doigt les erreurs, les troubles, les douleurs ; cette mise en scène explicite s’oppose à des solutions suggérées dans les détails ou les symboles. Car le travail de cet auteur réside beaucoup dans la symbolique, outre les transformations morphologiques des personnages, on peut observer des changements aussi dans l’environnement des scènes. Par exemple à la page 31 on peut voir un tableau se remplir de nuages à mesure que la situation semble dégénérer au premier plan. Suit alors une galerie de portraits, transition vers un retour aux petites scènes, en quatre temps cette fois, mais toujours sans parole ni discours. Cette balade pourtant terriblement bruyante sous l’assaut de la matière en gestation, est aussi celle de l’artiste elle-même, qui, à défaut de trouver un style, construit son univers, complexe et riche – on peut d’ailleurs ici faire un lien entre cette artiste et d’autres auteurs de bande dessinée, comme Stéphane Blanquet, qui ne se contentent pas de ce seul médium pour s’exprimer. Cette  » érosion progressive des frontières  » (rubrique de feu la récente revue de L’Association L’Eprouvette) semble très bon signe pour la bande dessinée, surtout lorsque cela est laissé entre des mains aussi talentueuses. Cet ouvrage est une véritable expérience graphique, extraordinaire, dont on ne revient que marqué.

Tanibis (2007)

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