Archive de la catégorie «Cornélius»

Ice Haven – Daniel Clowes

29 mars, 2007


” Un assemblage picto glyphico-narratif “, voilà comment Daniel Clowes qualifie d’entrée de jeu le genre du neuvième art, et plus particulièrement ce livre, déjà fascinant par cette introduction militante. Ainsi on découvre une ville, isolée et étrange, à l’apogée de la représentation que nous donne l’auteur d’une ville américaine typique. Un jeune garçon disparaît, David Golberg, et dès lors le petit monde de Ice Haven semble perturbé, mais en fait pas tant que ça. Le seul bénéfice que nous apporte cette disparition est la découverte des principaux personnages enfermés dans cette bourgade suspecte, froide. L’histoire se présente alors comme un véritable assemblage de récits plus ou moins indépendants, et qui forment un tout riche en rencontres et en situations humaines et fragiles. Daniel Clowes nous offre ici un petit bijou de narration, trop rare aujourd’hui, et l’enchaînement de récits qui prennent des styles et des tons différents n’est pas sans rappeler l’auteur de comics book Chris Ware. Ce n’est pas juste une influence mais plutôt une rencontre sur un terrain commun, ou partagé. Bref c’est beau en tant qu’objet – on apprécie le format et la qualité de l’édition, c’est passionnant au niveau de l’histoire et c’est graphiquement magnifique, l’auteur jouant allégrement avec les styles – autant sur le trait, la physionomie des personnages, la mise en page ou la couleur des fonds. Voilà une oeuvre majeure qui sublime ce médium trop souvent dénigré, l’envie nous prend de parler de ” roman graphique “, mais l’expression pompeuse à souhait semble ici hors de propos (ou tout simplement inadéquate pour le médium tout entier) comme le remarque lui-même Daniel Clowes. L’auteur ” cartographie la mélancolie du quotidien ” comme le remarque l’éditeur, il observe les personnages évoluer dans les univers qu’il construit, laisse agir la nature humaine dans ce laboratoire en pleine mutation. Une oeuvre marquante.

Cornélius – Collection Solange (2006)

David Boring – Daniel Clowes

13 mars, 2007

 

Cette histoire est composée de trois actes, trois périodes déterminantes pour le personnage principal de ce récit, David Boring. David Jupiter Boring a vécu son enfance sous l’emprise d’une mère (trop) protectrice, dans une ville un peu perdue des Etats Unis, Merryvale. Il vit avec son amie lesbienne dans une mégalopole, à l’écart de la bourgade de son enfance. Le jeune David va rencontrer par hasard son idéal féminin, véritable révélation pour ce garçon. Cette certaine Wanda Kraml va totalement l’obséder, s’en suit une courte relation dans laquelle David est totalement envoûté. La suite de l’histoire est quelque peu surréaliste, ce personnage obsédé à la fois par cette femme, et par un père qu’il n’a jamais connu (il ne détient qu’un vieux comic dont son père est l’auteur), va se retrouver dans des situations étranges mais pourtant fortement teintées de réalisme. C’est sur fond d’une possible fin du monde que David Boring va s’enfoncer dans ses obsessions, flash backs répétés de Wanda, omniprésences physique et mentale de sa mère, recherche autour des fragments de son père (à la fois les morceaux du comic déchiré par sa mère et les bribes de faits que lui relate cette dernière). La vie de David Boring va ainsi être marquée par des rencontres amoureuses, souvent maladroites, avec toujours le souvenir pesant de Wanda. Daniel Clowes explore d’autres faces obscures de la nature humaine dans cet épais one shot, véritable coup de maître après Comme un gant de velours pris dans la fonte et Ghost World. Plus énigmatique et en apparence moins déjantée, cette histoire décrit le passage à la vie adulte d’un garçon que l’on peine à cerner. On apprécie le graphisme de Daniel Clowes, pour sa justesse et sa beauté, prolongation directe de son ouvrage précédent, en plus précis et incisif. Les insertions visuelles et ponctuelles du vieux comic dans l’histoire influe sur la narration, et semble être les prémices du travail graphique que Daniel Clowes mettra en oeuvre dans Ice Haven. Elles sont aussi à l’image des flash backs répétés de Wanda, des bribes qui composent un puzzle impossible à résoudre. Pour finir on peut dire que cet ouvrage retrace, sous une forme complexe, le passage de l’adolescence à l’âge adulte, avec toute la maturité que cela comporte. David Boring est rempli de mystères parfois incompréhensibles, à l’image de son auteur.

Cornélius – Collection Solange (2002)

 

Comme Un Gant De Velours Pris Dans La Fonte – Daniel Clowes

25 janvier, 2007

(Like A Velvet Glove Cast In Iron)

Une lecture du commun
Il est des auteurs qui arrivent à nous emmener dans des endroits que l’on aurait cru impossible à imaginer. Si cette histoire commence avec une ambiance des plus bizarres et presque malsaine, on comprend assez vite qu’il y a en fait un schéma très précis à toute cette folie. Chacun des éléments de Comme Un Gant De Velours Pris Dans La Fonte est totalement surréaliste, et en même temps ils s’inscrivent tous dans ce qui n’est qu’une lecture possible du quotidien, mais une lecture d’un autre monde. L’impression qui se dégage de cet album magnifique, est que Daniel Clowes ne fait qu’habiller l’habituel et le commun, il n’a évidemment (et heureusement) pas les mêmes codes que des auteurs plus classiques (autant américain que français). Daniel Clowes rend la vie quotidienne décente en l’habillant de ces éléments parfois horribles, fous, et en utilisant des ficelles narratives insoupçonnées.

 

L’histoire
Tout commence dans un cinéma aux allures pornographiques, l’anti-héros de cette histoire s’y rend pour regarder des films étranges, totalement surréaliste. Dans l’un d’eux, qui se nomme ” Like a velvet glove cast in iron ” (comme un gant de velours pris dans la fonte) il croit reconnaître sa femme, apparemment disparue. Tout démarre à partir de là, Clay va tout faire pour retrouver la trace du producteur du film, Daniel Clowes nous embarque alors dans un véritable road movie cérébral, fait de rencontres improbables et de situations hallucinées.

 

Clay, passif et déterminant
Il faut noter combien le personnage principal (Clay) parle peu, on peut lire chacun des ses sentiments sur son visage (qui pourtant ne change que très peu d’expression), et on ne sait d’ailleurs pratiquement rien de lui. Il ne prend pratiquement aucune décision, il est complètement dirigé par un scénario totalement improbable, mais pourtant cohérent. Peut-être est-il l’image de chacun de nous, le plus souvent perdus dans des vies que nous ne reconnaissons plus mais que nous suivons néanmoins. Peut-être aussi que chacun des seconds rôles est une extension de Clay lui-même, les dialogues avec les autres personnages n’étant que des réflexions avec lui-même.

 

L’oeil critique de Clowes
Cet album paraît être indispensable et essentiel pour l’époque dans laquelle nous vivons. Si l’on peut dire que Ghost World pose les bases d’une lecture aiguë et critique de la société occidentale (et plus particulièrement américaine), on trouve ici une puissance décuplée, autant dans la narration que dans le graphisme (lui-même élément déterminant de la narration), puissance rarement vue auparavant. C’est dans ce sens qu’il semble important de faire le lien entre Daniel Clowes et le duo français Michel Pirus et Mezzo ; Le roi des mouches utilise bien plus d’éléments réels et tangibles, mais il est aussi à sa manière une critique de nos sociétés par une lecture du quotidien, s’inspirant ainsi du travail énorme de Daniel Clowes. Les outils de cet auteur paraissent bien plus surnaturels, et seraient peut-être illisibles sans le talent de graphiste de cet auteur surprenant.

 

Daniel Clowes, romancier graphique
Daniel Clowes utilise beaucoup les portraits pour faire passer des sentiments et des ambiances, plus que des dialogues. D’ailleurs, à la première planche de chacun des chapitres trône un portrait, il traduit à la fois l’ambiance qui se dégagera du chapitre en question, tout en dévoilant le visage d’un nouveau personnage qui y prendra une place déterminante. Cet auteur construit ainsi une suite de résumés graphiques proches de la perfection. C’est dans cette optique que la couverture (pour l’édition française chez Cornélius, éditeur de génie qui a su prendre des risques pour notre plus grand plaisir) prend tout son sens, et si l’on s’y attarde on peut entrevoir plus d’éléments que nous en apporterait une quatrième de couverture. Daniel Clowes est un formidable inventeur d’outils d’articulation et de ficelles narratives surprenantes.

Comme Un Gant De Velours Pris Dans La Fonte regroupe et recoupe tellement d’histoires différentes que le récit tout entier aurait pu se désintégrer de lui-même, si Clowes n’avait cette qualité de scénariste. Cette histoire improbable pourrait faire l’objet de milliers d’articles et de discussions, mais elle doit aussi parler d’elle-même, avec tout le surréalisme et l’incohérence qu’elle peut comporter. La force de Daniel Clowes réside dans la simplicité de gimmicks de génie, et sa vision des rapports humains, sincère et puissante, laisse des traces indélébiles. Daniel Clowes est un romancier graphique (même si l’expression est à prendre avec délicatesse), il nous l’avait prouvé avec Caricature et plus particulièrement Ghost World, il nous le confirme ici, tout en évitant de tomber dans la facilité. Il continue d’expérimenter, avec succès.

Cornélius – Colecction Solange (1999)