Archive de la catégorie «Bande dessinée»

Blonde platine – Adrian Tomine

23 novembre, 2006

(Quatre histoires)

 

Alter ego

On ne peut pas écarter le fait qu’Adrian Tomine touche un peu au même genre de style que Daniel Clowes, mais il exploite différemment les relations humaines. Le graphisme est moins séduisant que celui de l’auteur de Ghost World, même si quelque chose s’en dégage, quelque chose qui colle avec l’histoire. Ici il s’agit de celle d’un jeune écrivain, de ses problèmes d’inspiration et de coeur. L’entrée dans son univers est un peu difficile, et il semble qu’il manque quelque chose à ce récit. Manque de sincérité ou pas assez sûr de lui, les dernières pages nous prouvent tout de même le contraire. On regrettera les dialogues qui sonnent parfois un peu faux, mais l’analyse des rapports sociaux que réalise Adrian Tomine est très juste, il évite le côté voyeur tout en trouvant sa matière dans le commun du quotidien. Une histoire très sombre.

 

Blonde platine

Cette fois on retrouve avec plaisir le talent de l’auteur d’Optic Nerve, Adrian Tomine traite ici du même sujet que la première histoire, la solitude et la recherche d’identité, mais il y a cette fois plus de force dans le graphisme et dans le scénario. Il décrit avec beaucoup de justesse et de précision la perdition de ses personnages. La mise en place des éléments du récit est très naturelle, et le déroulement semble se faire sans aucune intervention de l’auteur, on rentre véritablement dans l’histoire. Chaque passage nous questionne aussi sur notre propre vie, mais de manière délicate et intelligente, loin d’un matraquage redondant. C’est beau.

 

Escapade Hawaïenne

C’est avec la même intensité qu’Adrian Tomine dirige ce troisième récit. Les gens seuls se retrouvent dans ses histoires. On se reconnaît facilement dans le personnage d’Hillary Chan, qui est particulièrement bien construit, aucune faute sur les quelques trente deux pages. Sa personnalité nous touche beaucoup, elle est remplie de sincérité, tout en étant une demoiselle totalement perdue. Ce qui est particulièrement plaisant dans les planches d’Adrian Tomine est ce don pour nous faire comprendre que la normalité n’est pas où tout le monde le dit. C’est un auteur ingénieusement subversif. Les textes de plus en plus travaillés permettent à cet auteur doué d’être, à part entière, un créateur de romans graphiques. Les sous-titres de cette histoire dynamisent le rythme et créent un effet sur la lecture qui est très intéressant, comme des paliers ou quelque chose de ce genre. Il dit lui-même que Daniel Clowes l’a fortement inspiré et on comprend cela assez vite. Même s’il a un style propre il est effectivement sur la même longueur d’onde, et plus précisément celle de Ghost World.

 

Alerte à la bombe

Ce recueil se finit sur le plus beau récit de l’ouvrage, plus conventionnel que les autres sur la forme mais très bien tourné. La fin de celui-ci est tout simplement parfaite. Il y a toujours autant de sincérité à se dégager des personnages. Scotty est particulièrement bien dessiné, entre l’adolescent paumé mais qui sait ce qu’il veut, et l’enfant qui ne comprend pas le monde qui l’entoure. Critique de la société américaine autant qu’immersion dans les relations humaines, ces histoires ont une force d’analyse rare, et surtout dans le domaine de la bande dessinée.

Seuil (2003)

 

Le roi des bourdons – Tome 1 et 2 – David de Thuin

23 novembre, 2006

L’histoire démarre sur fond de super-héros, mais on se rend vite compte que la vie est loin d’être parfaite dans cette ville ” protégée ” par Super Clébard. Dès les premières pages on comprend que ce récit est largement autobiographique, David de Thuin nous donne à voir un témoignage largement romancé et particulièrement sincère. Le format de cet album (presque un A3 plié en deux) ainsi que sa constitution (couverture juste plus épaisse que les pages, et le tout juste agrafé) témoignent du budget sûrement très réduit, et pourtant cette histoire, qui rappelle un peu celle de Super Coin-Coin, arrive largement à la hauteur de la plupart des meilleures productions de ces dernières années. L’auteur (qui s’auto-édite apparemment) a quand même investi dans un dessin en couleurs, le rendu est très bon et le récit gagne en force et en réalisme. Il faut tout un premier tome pour placer les personnages principaux, les décors de la ville, ainsi que LA spécificité de Zola (ne grillons pas la surprise). Ce dernier semble être l’image de son auteur, tout rempli de bonne volonté du jeune dessinateur inconnu qu’il est, jusqu’à un certain point tout de même. Le dessin est simple mais très séduisant, rapide mais particulièrement efficace, les détails ne sont ni trop ni trop peu. On pense évidemment à Trondheim pour l’influence (d’autant plus que le dessin est animalier, Zola est un chat jaune tigré noir), mais le graphisme est suffisamment riche pour se passer de ce genre de référence. Ces deux tomes réunis forment une histoire cohérente et riche, dans laquelle on entre très facilement et dont les personnages sont vite attachants. David de Thuin touche à coup sûr ce que devrait être la bande dessinée aujourd’hui, hélas ce n’est pas le cas, mais heureusement qu’il y a de jeunes auteurs pour nous faire espérer (et ici à juste titre).

Lucille – Ludovic Debeurme

4 novembre, 2006

 

Cet ouvrage est le troisième de l’auteur (Céfalus et Ludologie sont tous les deux sortis chez Cornélius respectivement en 2002 et 2003). C’est idiot de dire ça mais cet ouvrage est à coup sûr le chef d’oeuvre de cette année 2006. L’influence d’auteurs américains comme Brown y est sûrement pour beaucoup, en effet avec Lucille nous avons sous les yeux un récit à la fois fort et terriblement sincère, un peu à la manière de Je ne t’ai jamais aimé de Brown. La construction est ici plus audacieuse et le graphisme y est plus poétique et plus tranché.

Le dessin est assez épuré, les lignes sont plutôt fines et le dessinateur paraît sûr de lui, pas de traits superflus. On prend déjà beaucoup de plaisir rien qu’avec ce graphisme simple et efficace, un peu dur à appréhender au début car il n’y a pas de cases. On a ainsi parfois un seul dessin par planche, c’est déroutant au début, car le lecteur de bandes dessinées lambda est plutôt habitués à voir devant ses yeux un récit coordonné aussi par ces cases géométriques. On s’habitue assez vite, même si on se sent parfois un peu perdu, et sur un ouvrage de cette longueur on peut se dire que cela fait parti du jeu de découvrir d’autres techniques graphiques, et de devoir s’y habituer.

Outre cette originalité de mise en forme, l’auteur, grâce à son talent de dessinateur, nous plonge rapidement dans l’ambiance qui sera présente tout au long du récit. Des sentiments chauds succédant à des angoisses froides s’établissent pour nous perturber durant tout l’album. On est très proche d’une littérature graphique ici, tant la trame principale nous emballe pour nous retenir jusqu’au bout.

Ludivic Debeurme arrive à articuler deux histoires pendant la première moitié de l’ouvrage, pour ensuite les faire se rencontrer. La tâche n’est pas aisée vu, d’une part, la complexité des personnages, et d’autre part, les thèmes abordés à travers ceux-ci (la mort, l’anorexie, les rapports père/fils et mère/fille). On s’attache vite aux deux principaux personnages, et le but est évidemment de nous faire partager leurs sentiments, chose qui se fait du coup beaucoup plus naturellement. L’auteur a un talent de romancier, tout est construit de manière à ce que nous accrochions sans vouloir sortir de ce récit. Mais en même temps ce bloc apparaît comme un témoignage sincère et vivant. Lucille appelle apparemment un second volume, une suite attendue vu la fin de ce récit aussi volumineux que magnifique.

Futuropolis (2006)

 

Central Park – Christian Durieux et Jean-Luc Cornette

1 novembre, 2006

Un très beau récit en one-shot, plein de remise en question et de philosophie. Le dessin de Christian Durieux est très beau, les couleurs sont dans des teintes très agréables, l’atmosphère de Central Park semble bien reproduite. L’histoire plutôt originale est très bien agencée, on apprécie la désinvolture des auteurs qui ne nous donnent pas à lire des schémas vus et revus. Cet ouvrage renforce le fait que la bande dessinée sait prendre d’autres chemins, loin des récits figés d’aventuriers en compagnie canine. Le plus intéressant ici étant l’atmosphère qui se dégage de l’ensemble ainsi que la sincérité des personnages. Beau tandem.

Dupuis Expresso (2005)