
Deux photographes montent à bord d’un navire militaire, en partance pour l’Afrique, nous sommes alors à l’époque coloniale. C’est à travers les yeux de ces deux prétendus journalistes que l’on découvre le quotidien de ces troupes pendant le voyage et sur les terres africaines, entre épopée militaire et trivialité du quotidien. L’humour noir que font ressortir les deux auteurs des situations souvent anodines, est surprenant, une moquerie subversive et subtile s’installe, n’épargnant personne. Florent Ruppert et Jérôme Mulot nous offre des mises en scène particulièrement réfléchies et construites, pour relater des évènements finalement mineurs, tout l’intérêt ici étant la manière dont les deux auteurs traitent de cette matière, le façonnage à la fois graphique et narratif est drôle, intelligent et créatif. L’histoire en elle-même est quelque peu désordonnée et hachurée, on ne lit que des bribes qui composent un récit complexe, incomplet, les éléments se croisent et se rencontrent. La mise en page relève d’une créativité hors norme, Florent Ruppert et Jérôme Mulot se permettent des compositions originales, parfois dangereuses, rendant la lecture troublée et bancale. Le trait est continu, souvent tremblant tout en étant clair et lisible, les visages ne sont que des yeux et un nez, souvent réduits à un V, les positions des corps sont toujours précises. À la lecture de Safari Monseigneur on pourrait croire à une étude anthropologique tant les deux auteurs dissèquent les comportements humains, des plus communs aux plus complexes. Florent Ruppert et Jérôme Mulot n’hésitent pas à utiliser le médium de la bande dessinée comme descripteur des situations humaines, découpant le temps en de multiples cases, plaçant la bande dessinée aux frontières de l’image animée (voir d’ailleurs leur site : http://www.succursale.org/). Car ce qui intéresse ce duo c’est aussi et surtout le mouvement, et leur dessin si prête particulièrement bien, ainsi sont décrits un simple geste de la main jusqu’à l’homme qui se fait pendre en étant traîner par une charrette. On pourrait penser à une énième génération d’auteurs, car après les récits épiques et l’autobiographie, ici la matière c’est l’expérience, tout le travail et la créativité résident dans la mise en scène, on le verra d’autant plus dans leurs prochains ouvrages. L’évolution du médium est indéniable avec cette ouvrage, et si l’humour très noir paraît être leur principale recette, il faut plutôt s’attarder sur les compositions graphiques surprenantes et la narration parfois aux frontières des travaux de l’OuBaPo.
L’Association – Collection Ciboulette (2005)