Archive de la catégorie «2005»

Des chiens, de l’eau – Anders Nilsen

23 mai, 2008

Anders Nilsen - Des chiens, de l\'eau

Un jeune homme voyage sans réel destination dans un désert, accompagné d’un ourson attaché sur son sac à dos. De brèves monologues colériques avec son ourson, jusqu’à la rencontre avec une meute de loup, en passant par la découverte d’un pipe line sur lequel un hélicoptère d’une armée disparue s’est échoué ; Anders Nilsen aborde la solitude, la mort, la compassion, l’incompréhension, il parle du silence et le décrit avec un dessin soutenu et direct. Deux récits assez brefs introduisent et concluent cette histoire sombre et énigmatique qui résonne longtemps après l’avoir lue.

Le blog d’Anders Nilsen : The Monologuist.

Safari Monseigneur – Florent Ruppert – Jérôme Mulot

16 avril, 2007

Deux photographes montent à bord d’un navire militaire, en partance pour l’Afrique, nous sommes alors à l’époque coloniale. C’est à travers les yeux de ces deux prétendus journalistes que l’on découvre le quotidien de ces troupes pendant le voyage et sur les terres africaines, entre épopée militaire et trivialité du quotidien. L’humour noir que font ressortir les deux auteurs des situations souvent anodines, est surprenant, une moquerie subversive et subtile s’installe, n’épargnant personne. Florent Ruppert et Jérôme Mulot nous offre des mises en scène particulièrement réfléchies et construites, pour relater des évènements finalement mineurs, tout l’intérêt ici étant la manière dont les deux auteurs traitent de cette matière, le façonnage à la fois graphique et narratif est drôle, intelligent et créatif. L’histoire en elle-même est quelque peu désordonnée et hachurée, on ne lit que des bribes qui composent un récit complexe, incomplet, les éléments se croisent et se rencontrent. La mise en page relève d’une créativité hors norme, Florent Ruppert et Jérôme Mulot se permettent des compositions originales, parfois dangereuses, rendant la lecture troublée et bancale. Le trait est continu, souvent tremblant tout en étant clair et lisible, les visages ne sont que des yeux et un nez, souvent réduits à un V, les positions des corps sont toujours précises. À la lecture de Safari Monseigneur on pourrait croire à une étude anthropologique tant les deux auteurs dissèquent les comportements humains, des plus communs aux plus complexes. Florent Ruppert et Jérôme Mulot n’hésitent pas à utiliser le médium de la bande dessinée comme descripteur des situations humaines, découpant le temps en de multiples cases, plaçant la bande dessinée aux frontières de l’image animée (voir d’ailleurs leur site : http://www.succursale.org/). Car ce qui intéresse ce duo c’est aussi et surtout le mouvement, et leur dessin si prête particulièrement bien, ainsi sont décrits un simple geste de la main jusqu’à l’homme qui se fait pendre en étant traîner par une charrette. On pourrait penser à une énième génération d’auteurs, car après les récits épiques et l’autobiographie, ici la matière c’est l’expérience, tout le travail et la créativité résident dans la mise en scène, on le verra d’autant plus dans leurs prochains ouvrages. L’évolution du médium est indéniable avec cette ouvrage, et si l’humour très noir paraît être leur principale recette, il faut plutôt s’attarder sur les compositions graphiques surprenantes et la narration parfois aux frontières des travaux de l’OuBaPo.

L’Association – Collection Ciboulette (2005)

Adieu, maman – Paul Hornschemeier (avec une introduction de Thomas Tennant)

15 janvier, 2007

 

On connaît Actes Sud pour ces choix précis et justes, une fois encore ils ne se sont pas trompés. Adieu, maman est sans aucun doute le récit le plus troublant et le plus beau de ces dix dernières années.
L’histoire est d’une tristesse sans précédent, l’auteur parle avec sincérité d’un drame personnel, familial, et ne tombe dans aucun cliché. Les textes sont beaux (et plus particulièrement l’introduction de Thomas Tennant), à aucun moment ils ne sonnent faux. Le récit est structuré de manière très propre, on apprécie les planches bien découpées et les grandes cases. Le dessin n’est jamais surchargé, on a sous les yeux un véritable roman graphique. Les couleurs sont extrêmement bien sélectionnées, dans des tons très apaisants mais pas non plus maussades, certaines teintes sont mêmes choisies en fonction des passages et des sentiments des personnages. La mise en page est à la fois esthétiquement sobre et graphiquement puissante. On pense évidemment à Chris Ware, mais Paul Hornschemeier fait moins dans la minutie et l’effet n’en est que plus efficace. Aussi, sur le plan graphique, l’auteur modifie parfois singulièrement son style pour quelques cases (ou même un passage entier dans la deuxième partie), comme une régression nécessaire de son dessin, pour accroître un sentiment d’incompréhension ou de malaise, le résultat est saisissant. Aussi cet auteur utilise la répétition pour certaines séquences de phrases. Il prend le texte d’une case d’une page précédente et la replace pour un autre dessin, l’effet est puissant, les détails nécessaires étant ainsi soulignés.
Revenons sur les textes, car le récit est tout entier structuré sur des phrases et des mots très forts et très bien exprimés. On peut sans aucun doute remercier l’effort important d’Actes Sud pour la traduction, qui semble très fidèle. Il est important d’insister sur le texte autant que sur le graphisme, car cet album tout entier atteint un niveau de clarté rarement frôlé. Les mots sont compréhensibles par tous et les tournures de phrases sont toujours simples et puissantes. Ensembles, l’écrit et l’image forment ici un tout, une unité impressionnante, sans jamais se dissocier (les effets de répétition sont autant graphiques que textuels, par exemple).
Les sujet choisis, autour de la mort d’une mère et de la dépression d’un père, sont abordés de manière simple et sainte, Paul Hornschemeier ne fait aucun jugement ni aucun voyeurisme. Il construit un récit sur une histoire intime et complexe, on est loin du témoignage pleurnichard sous forme autobiographique. Chaque acte est assumé, il y a une belle citation de l’auteur lui-même qui se rapproche de celle de David B. : ” Tu dessineras des cases comme autant de cercueils “.
L’innocence de l’enfant est très bien retranscrite, c’est un récit avec des outils d’adultes mais avec un regard profondément hors catégorie. Chaque case et chaque phrase sonnent comme autant de mots ou de traits mis sur une douleur et une incompréhension. Absolument superbe.

Actes Sud BD (2005)

 

Le roi des bourdons – Tome 1 et 2 – David de Thuin

23 novembre, 2006

L’histoire démarre sur fond de super-héros, mais on se rend vite compte que la vie est loin d’être parfaite dans cette ville ” protégée ” par Super Clébard. Dès les premières pages on comprend que ce récit est largement autobiographique, David de Thuin nous donne à voir un témoignage largement romancé et particulièrement sincère. Le format de cet album (presque un A3 plié en deux) ainsi que sa constitution (couverture juste plus épaisse que les pages, et le tout juste agrafé) témoignent du budget sûrement très réduit, et pourtant cette histoire, qui rappelle un peu celle de Super Coin-Coin, arrive largement à la hauteur de la plupart des meilleures productions de ces dernières années. L’auteur (qui s’auto-édite apparemment) a quand même investi dans un dessin en couleurs, le rendu est très bon et le récit gagne en force et en réalisme. Il faut tout un premier tome pour placer les personnages principaux, les décors de la ville, ainsi que LA spécificité de Zola (ne grillons pas la surprise). Ce dernier semble être l’image de son auteur, tout rempli de bonne volonté du jeune dessinateur inconnu qu’il est, jusqu’à un certain point tout de même. Le dessin est simple mais très séduisant, rapide mais particulièrement efficace, les détails ne sont ni trop ni trop peu. On pense évidemment à Trondheim pour l’influence (d’autant plus que le dessin est animalier, Zola est un chat jaune tigré noir), mais le graphisme est suffisamment riche pour se passer de ce genre de référence. Ces deux tomes réunis forment une histoire cohérente et riche, dans laquelle on entre très facilement et dont les personnages sont vite attachants. David de Thuin touche à coup sûr ce que devrait être la bande dessinée aujourd’hui, hélas ce n’est pas le cas, mais heureusement qu’il y a de jeunes auteurs pour nous faire espérer (et ici à juste titre).