Quatre auteurs pour ce livre au petit format, dont les récits se mêlent autour du thème de l’année sabbatique. Se consacrer à un art, s’en retirer pour d’autre, se chercher aussi : Fab, Imius (Sébastien Lumineau), Jean-Jean et Tofépi racontent un peu maladroitement leurs différentes expériences (vécues ou rapportées). Cette légère maladresse s’efface dès lors que l’on se rend compte qu’il ne faut pas prendre les récits indépendamment, ce qui compte ici c’est l’entremêlement entre ces courtes histoires, la rencontre de recherches personnelles et de styles graphiques très différents, même si tout ça tourne autour du dessin, de la peinture et de la bande dessinée. Un livre des éditions des Taupes de l’espace qui vaut le détour, aussi pour mieux comprendre le cheminement de ces auteurs aujourd’hui incontournables (trois d’entre eux sont encore particulièrement actifs dans le Nouveau Journal de Judith et Marinette).
Archive de la catégorie «2002»
Une année sabbatique
6 mai, 2008David Boring – Daniel Clowes
13 mars, 2007
Cette histoire est composée de trois actes, trois périodes déterminantes pour le personnage principal de ce récit, David Boring. David Jupiter Boring a vécu son enfance sous l’emprise d’une mère (trop) protectrice, dans une ville un peu perdue des Etats Unis, Merryvale. Il vit avec son amie lesbienne dans une mégalopole, à l’écart de la bourgade de son enfance. Le jeune David va rencontrer par hasard son idéal féminin, véritable révélation pour ce garçon. Cette certaine Wanda Kraml va totalement l’obséder, s’en suit une courte relation dans laquelle David est totalement envoûté. La suite de l’histoire est quelque peu surréaliste, ce personnage obsédé à la fois par cette femme, et par un père qu’il n’a jamais connu (il ne détient qu’un vieux comic dont son père est l’auteur), va se retrouver dans des situations étranges mais pourtant fortement teintées de réalisme. C’est sur fond d’une possible fin du monde que David Boring va s’enfoncer dans ses obsessions, flash backs répétés de Wanda, omniprésences physique et mentale de sa mère, recherche autour des fragments de son père (à la fois les morceaux du comic déchiré par sa mère et les bribes de faits que lui relate cette dernière). La vie de David Boring va ainsi être marquée par des rencontres amoureuses, souvent maladroites, avec toujours le souvenir pesant de Wanda. Daniel Clowes explore d’autres faces obscures de la nature humaine dans cet épais one shot, véritable coup de maître après Comme un gant de velours pris dans la fonte et Ghost World. Plus énigmatique et en apparence moins déjantée, cette histoire décrit le passage à la vie adulte d’un garçon que l’on peine à cerner. On apprécie le graphisme de Daniel Clowes, pour sa justesse et sa beauté, prolongation directe de son ouvrage précédent, en plus précis et incisif. Les insertions visuelles et ponctuelles du vieux comic dans l’histoire influe sur la narration, et semble être les prémices du travail graphique que Daniel Clowes mettra en oeuvre dans Ice Haven. Elles sont aussi à l’image des flash backs répétés de Wanda, des bribes qui composent un puzzle impossible à résoudre. Pour finir on peut dire que cet ouvrage retrace, sous une forme complexe, le passage de l’adolescence à l’âge adulte, avec toute la maturité que cela comporte. David Boring est rempli de mystères parfois incompréhensibles, à l’image de son auteur.
Cornélius – Collection Solange (2002)
Pussey ! – Daniel Clowes
5 février, 2007![]()
Un petit texte (attaque directe ou simple critique de la ” comics industry ” ?) sur la bande dessinée trône entre le sommaire et la première planche de cet ouvrage. Il est intéressant de voir un tel propos en début d’album, ce que pense beaucoup tout bas, Daniel Clowes le formule d’une belle manière, en gros et en avant, et surtout avec une bonne dose d’ironie. La couleur est d’emblée affichée. Dès les premières planches on comprend mieux ce que veut faire l’auteur dans cet album. Mélange de profonde critique, à l’encontre des comics si célèbres de super héros (et de leurs fans), et grand respect pour ce que pourrait être la bande dessinée, ces huit histoires plus ou moins indépendantes constituent un récit plutôt désopilant.
Le jeune Dan Pussey
Formidable entrée en matière, on y découvre le professeur Infinity qui prend en charge de changer le destin des traditionnels comics avec une poignée de ” jeunes talents inexpérimentés et inconnus “. Et c’est le dessinateur Dan Pussey qui devient ainsi célèbre, par un marketing stratégique et sans équivoque. On se doute que cette histoire est quelque peu autobiographique, mais elle est surtout ironique et drôle. Dan Pussey est laid, son talent est louche, parfait anti-héros boutonneux.
La jeunesse de Dan Pussey
Une bouffée artistique pousse désormais ce curieux personnage principal à se tourner vers les artistes, les vrais. Daniel Clowes se permet ainsi de caricaturer l’autre versant du neuvième art, ceux qui se défendent de se prostituer en dessinant, on peut d’ailleurs apercevoir une belle caricature d’Art Spiegelman. L’auteur fait en quelque sorte son tour des critiques, en n’oubliant personne, pour l’instant, et en soulignant combien il peut être difficile de jongler avec ces deux versants de l’activité artistique, l’art commercial d’un côté, et l’art véritable, mais dont il est difficile de vivre, de l’autre.
Les fantasmes masturbatoires de Dan Pussey
Encore plus loin dans la caricature, l’auteur s’évertue cette fois à nous pousser dans l’imaginaire du dessinateur en perdition. On aime le ton de Daniel Clowes parce que particulièrement efficace, ses ficelles narratives son plus grossières que dans Caricature, mais c’est pour mieux suivre le thème du récit.
Dan Pussey présente le coin des collectionneurs
On ne peut sûrement pas aller plus loin dans la critique, en un éclair Daniel Clowes nous présente toute la contradiction du fan de comics. Cela nous fait sourire, mais c’est aussi très effrayant de voir quel monde existe de l’autre côté de l’atlantique (finalement pas si étranger au paysage européen)…
L’histoire du doctor Infinity
Le récit ironique se transforme peu à peu en pathétique épopée, le milieu de la bande dessinée (celui des années 1930 à 1990) est certes pourri, mais ces quelques pages de Daniel Clowes nous montrent combien les artistes de ce temps ont été humiliés malgré leurs talents reconnus. Le constat est triste et sans appel, mais juste. Comme le fera Alex Robinson dans De mal en pis, Daniel Clowes montre du doigt, et d’une manière très froide, ceux qui ont utilisé la bande dessinée comme industrie rentable en utilisant les artistes jusqu’à leur dernière goutte.
Dan Pussey dans ” la vie d’artiste “
L’auteur continue intelligemment, et avec beaucoup d’humour, la critique de ceux qui considère la bande dessinée comme exclusivement populaire et l’art comme source intarissable de revenues.
L’origine de Dan Pussey
La bande dessinée est-elle réservée à tous ces adolescents en mal de reconnaissance ? Il semble que le milieu des comics se mord la queue, d’un côté des gamins perdus et rejetés lisent des comics qui sont comme ” un vrai livre “, et de l’autre ces mêmes gamins deviennent à leur tour de futurs dessinateurs pour jeunes en mal de ” chevaux ailés et de femmes à tête bleue ” (expression de Michel Pirus).
La mort de Dan Pussey
Conclusion cohérente à ce dédale d’absurdité mais qui est pourtant un portrait réaliste de l’industrie (le mot ne semble pas trop fort) des comics. On rit jaune à voir un futur proche sans support papier, et avec encore moins de bande dessinée…
L’un des talent de Daniel Clowes est de changer radicalement de ton entre deux albums, cet auteur ne s’arrête pas sur un style précis. Même s’il utilise beaucoup de thèmes récurrents (la solitude, l’incompréhension entre les hommes, les relations amoureuses, l’art…) il ne se fixe pas sur tel ou tel recette. Cet auteur est un véritable pionnier de l’art séquentiel, expérimentant sans cesse de nouveaux modes de narration, exploitant aussi des codes graphiques différents (ici proche de la caricature). Ce système de petits récits se rencontrant et s’imbriquant entre eux, formant un tout cohérent et puissant, sera repris d’une autre manière dans Ice Haven, aussi des auteurs comme Chris Ware (Acme Novelty Library) ou Paul Hornschemeier (Le retour de l’éléphant) travailleront en parallèle sur des modes de narration similaires. Cet ouvrage prend une place non négligeable dans l’oeuvre de Daniel Clowes, pour cette originalité narrative et la qualité graphique d’une part, et aussi pour ce que l’auteur dénonce avec son ton ironique et cette apparente légèreté.
Rackham (2002)
Ghost World – Daniel Clowes
30 janvier, 2007
Ghost World raconte l’histoire de deux adolescentes qui viennent d’obtenir leur diplôme du secondaire (à peu près l’équivalent du bac pour la France), Enid et Rebecca, deux amies qui se cherchent, autant socialement que sentimentalement. Elles vivent dans une petite ville un peu trop tranquille, rejettent la plupart des jeunes de leur âge, à leur yeux sans personnalité et sans intérêt, et non apparemment aucune ambition personnelle, si ce n’est le désir secret d’Enid d’aller à l’université. Critiques face à tous ce qui les entoure, ces deux jeunes filles sont à l’image d’une génération en perte de repère dans une Amérique moribonde et sinistre, où le règne de la télé et le culte de la personnalité sont à leur comble. En pleine recherche d’identité, les adolescentes aux portes de l’âge adulte analysent tout ce qui les entoure, Enid changeant sans arrêt de look, passant du punk au style des années trente, et Rebecca laissant croire à un équilibre plus solide. À première vue le récit de Daniel Clowes ne semble reposer que sur un quotidien commun et ennuyeux. Pourtant l’auteur réussit à mettre en avant la complexité des relations humaines, autant entre les deux amies qu’au niveau de leur désastreuses expériences amoureuses. Aussi, à travers les péripéties quasi statiques d’Enid et de Rebecca, Daniel Clowes fustige les valeurs de l’Amérique, à la fois sur le plan de la religion, de la morale et du succès individuel, le récit volontairement subversif repose donc sur ces deux personnages que l’on a du mal à aimer, durs et parfois puérils. Tout est construit autour de ces deux jeunes filles à la fois semblables (critique commune et exacerbée de la culture américaine et de leur propre génération), et antinomiques (influences différentes et désirs d’émancipation équivoques). Enid semble mener le jeu par un caractère bien trempé, mais présente pourtant un manque évident d’affection, Rebecca cache son tempérament solide sous des aspects timides. Le sentiment d’un récit partiellement autobiographique est appuyé par le fait que le nom complet d’Enid, Enid Coleslaw, est un anagramme de Daniel Clowes. L’auteur a de fortes influences, on pense surtout à Robert Crumb pour le style en partie autobiographique, mais aussi pour l’oeil critique et attentif. Outre un scénario foutrement bien composé, la force de narration de Ghost World réside dans un graphisme d’une beauté et d’une efficacité surprenante. On peut même aller jusqu’à parler de ” transparence du dessin ” tant le trait est simple et banale, mais bougrement beau et puissant. Tout en noir et blanc sur des fonds verts pâles, le graphisme surprend et fascine par son grain sincère et glacial. L’ambiance qui s’en dégage est au-delà de tout ce qui a déjà pu être vu. On ne peut s’empêcher de marquer le lien qu’il peut y avoir entre Daniel Clowes et Charles Burns (Black Hole, Big Baby, À fleur de peau), en effet ce dernier tente lui aussi de mettre la lumière sur une jeunesse perdue et sans issu dans un monde morne et glauque. Cet ouvrage, qui s’est vite vu appeler ” roman graphique “, est devenu l’emblème d’un nouveau genre de bande dessinée, plus proche d’une littérature décomplexée, en s’éloignant aussi des carcans des comics américains type super héros, révolutionnant ainsi l’art séquentiel pour l’élever dans des sphères plus réfléchies, subtiles et raisonnées. Si Ghost World a marqué nombre de lecteurs de bande dessinée, mais aussi d’autres curieux venant de proches domaines tels la littérature ou l’art contemporain, il a aussi influencé des auteurs. On pense immédiatement à Adrian Tomine (Blonde Platine, Optic Nerve), dont le style autobiographique et le trait fin est largement marqué par Daniel Clowes, les deux auteurs sont d’ailleurs amis. Ghost World fait donc partie de ce pan de la bande dessinée qu’on préfère parfois nommer ” roman graphique “, et c’est à juste titre que cet ouvrage est, et reste encore aujourd’hui, une oeuvre incontournable tant dans ce domaine particulier de la bande dessinée que dans son paysage tout entier. Magnifique.
Vertige Graphic (2002)

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