Archives pour février 2007

Caricature – Daniel Clowes

5 février, 2007

(Neuf histoires)

Caricature
Peut-être un simple récit autobiographique, ou plutôt une introspection sous cette forme. Les mots de Clowes sonnent justes, cette histoire de quatorze pages est renversantes de lucidité. Sous la forme d’un journal d’un caricaturiste qui raconte cinq jours de sa vie sur un festival des plus mornes, l’auteur place déjà un personnage (complexe) que l’on retrouvera dans Ghost World, celui d’Enid, et marque déjà son intention de faire le portrait critique des moeurs américaines. Complexité de l’être humain et des rapports sociaux, sont abordés ici de manière très simple, mais aussi très profonde. Caricature donne le portrait d’un anti-héros, de n’importe qui, avec la patte si puissante (quoi qu’il ne se passe rien pendant ces quatorze pages) et si forte (le graphisme est à tomber par terre) de Daniel Clowes. Description très sincère.

Blue italian shit
” Ah, les punkettes… Elles m’ont sauvé la vie… Pas les toxicos flippantes vivant dans des squatts, non, un autre genre de fille esseulée, naïve, urbaine et désaxée… “
Il ne se passe rien dans les histoires de Daniel Clowes, et pourtant elles transportent une puissance incroyable. On pourrait peut-être aller jusqu’à dire que le sublime n’a pas besoin de matière. À la manière de Chris Ware il arrive à faire des récits sans héros et sans histoire. Certes il y a un personnage que l’on suit avec attention, mais il ne vit pas de choses extraordinaires, et parfois on se reconnaît même dans ces ” caricatures “. Ici il s’agit d’un jeune homme de dix-huit ans qui ne rencontre ni jolie fille ni aventure rocambolesque, et pourtant ce récit de huit pages seulement nous retient avec une attention rare.

The gold mommy
Un récit plus surréaliste que les deux premiers, moins travaillé aussi et donc avec moins de ficelles narratives. Il semble que Daniel Clowes raconte ici un rêve, avec tout ce qu’il peut avoir d’étouffant et d’étrange. L’auteur met à plat ses peurs, pertes de repères, angoisses devant la vermine, rapport indéfini avec son père. Un récit qui fait peur, terrible de sincérité.

MCMLXVI
Plus les histoires passent et plus le titre de cet ouvrage prend tout son sens, en effet il s’agit encore ici d’un monologue. Cette fois c’est un personnage fantasque et lourd au possible, fan de l’année 1966… Daniel Clowes a l’air de prendre beaucoup de plaisir à dépeindre les portraits des américains quelque peu minables. Il ne le fait pas sans talent, les couleurs utilisées pour ce récit surprennent un peu au début, mais collent en fait parfaitement au personnage totalement rétro auto-décrit pendant six pages. Clowes sait aussi prendre un ton exacerbant et criard, la succession de caricatures n’est pas la tâche la plus facile et il y arrive avec justesse (mais sans sincérité ici).

Like a weed, Joe
Caricature serait-il le puzzle complexe de la vie de Daniel Clowes lui-même ? On peut se le demander, les récits sont majoritairement autobiographique mais celui-ci raisonne avec une justesse fracassante. Comme les deux premières histoires Clowes y parle encore de solitude, et combien les relations avec les autres sont vouées à l’échec, à l’ennui ou pire à l’identification de l’autre, aussi minable et insipide qu’il puisse être. Il est difficile de savoir si le ton se fait de plus en plus grave ou non, mais il y a bien une prise de conscience (de l’auteur comme du lecteur) à chacun des récits.

Immortal, invisible
” C’est un monde malade que celui dans lequel même un petit garçon ne peut trouver d’amitié qui ne soit rongée par une lutte pour le pouvoir sexuel. “
L’enfance de Daniel Clowes a du être peu rempli de compagnie. La matière de ses petits récits est cette solitude, il a réussit à s’en enrichir, comme il a déjà été dit il travaille un peu de la même manière que Chris Ware, décrivant des scènes qui paraissent sans intérêt et qui sont pourtant pleine d’humanité. Cette histoire sous forme de voyage initiatique est pleine de sens, il est vrai que chacun y voit ce qu’il veut mais ici Daniel Clowes touche quelque chose. Beau challenge de mettre autant de choses en si peu de pages.

Green eyeliner
” J’admire les nanas un peu salopes, mais moi, dans une relation, j’ai besoin d’être une misanthrope haineuse… En fait, mes meilleurs amis sont généralement des hétéros qui ont seulement l’air gay. “
Daniel Clowes crée des dialogues avec lui-même à travers des personnages qui lui ressemblent fort (ou qui doivent lui ressembler), de ces monologues naissent des réflexions très intéressantes sur la solitude, sur les gens, sur la vie. Cela paraît d’un commun des plus ennuyeux mais c’est là que l’on peut voir le talent de cet auteur. Cette courte histoire porte toute une personnalité, mais une vraie personnalité. Encore une fois Clowes nous déroute et nous perturbe en quelques phrases, en quelques cases, vraies.

Gynecology
Cette fois Daniel Clowes déplace le ton du monologue vers celui du documentaire ou de la biographie. Il s’agit ici d’un artiste, de sa relation avec une femme mariée à un gynécologue guitariste, lui-même responsable d’un blocage psychologique d’une jeune femme sur la femme de ce gynécologue, qui elle-même couche avec l’artiste en question… Un scénario complexe et perturbé digne de Daniel Clowes. L’artiste, qui est le point de départ et d’arrivée de l’histoire, voit sa carrière monter en flèche puis redescendre aussi vite, la réflexion développée sur la vie d’adulte, et plus particulièrement de l’artiste qui veut être connue, est très intéressante. La fin est superbe, le ton un peu hautain est peut-être proche du comique, il est en tout cas très efficace :
” Dans un moment de lucidité, Epps se concentre et voit le monde avec une âpre et objective clarté : les enfants de Dieu ne sont que de simples animaux, d’un intérêt ni plus grand ni moindre pour l’observateur clinique qu’une feuille ou une palourde. “

Black nylon
Ce recueil, si on peut l’appeler comme cela, se finit sur une histoire pleine de mystère. Daniel Clowes n’enferme pas ses récits et clôture cet ouvrage sur une ouverture, une belle ouverture. La vie des super héros est triste, surtout quand elle est rattachée à ce que cet auteur décrit le mieux, la solitude. Belle performance que de laisser cet héros déchu faire son propre bilan. Ouverture car, comme pour ce personnage pour le moins singulier, le travail de Clowes n’est pas fini. On notera avec plaisir que ce pastiche de héros nous rappelle fortement l’autre personnage masqué de Chris Ware (qui apparaît notamment dans Acme Novelty Library et Jimmy Corrigan). Le lien, volontaire ou non, avec cet autre magnifique auteur laisse présager une très bonne chose, il y a des gens doués qui participent ensemble à une lecture si différente et éloignée de nos visions occidentales étriquées. Le monde peut être vu sous d’autres manières, si enrichissantes et terriblement humaines.

Rackham (2000)

Pussey ! – Daniel Clowes

5 février, 2007

Un petit texte (attaque directe ou simple critique de la ” comics industry ” ?) sur la bande dessinée trône entre le sommaire et la première planche de cet ouvrage. Il est intéressant de voir un tel propos en début d’album, ce que pense beaucoup tout bas, Daniel Clowes le formule d’une belle manière, en gros et en avant, et surtout avec une bonne dose d’ironie. La couleur est d’emblée affichée. Dès les premières planches on comprend mieux ce que veut faire l’auteur dans cet album. Mélange de profonde critique, à l’encontre des comics si célèbres de super héros (et de leurs fans), et grand respect pour ce que pourrait être la bande dessinée, ces huit histoires plus ou moins indépendantes constituent un récit plutôt désopilant.

Le jeune Dan Pussey
Formidable entrée en matière, on y découvre le professeur Infinity qui prend en charge de changer le destin des traditionnels comics avec une poignée de ” jeunes talents inexpérimentés et inconnus “. Et c’est le dessinateur Dan Pussey qui devient ainsi célèbre, par un marketing stratégique et sans équivoque. On se doute que cette histoire est quelque peu autobiographique, mais elle est surtout ironique et drôle. Dan Pussey est laid, son talent est louche, parfait anti-héros boutonneux.

La jeunesse de Dan Pussey
Une bouffée artistique pousse désormais ce curieux personnage principal à se tourner vers les artistes, les vrais. Daniel Clowes se permet ainsi de caricaturer l’autre versant du neuvième art, ceux qui se défendent de se prostituer en dessinant, on peut d’ailleurs apercevoir une belle caricature d’Art Spiegelman. L’auteur fait en quelque sorte son tour des critiques, en n’oubliant personne, pour l’instant, et en soulignant combien il peut être difficile de jongler avec ces deux versants de l’activité artistique, l’art commercial d’un côté, et l’art véritable, mais dont il est difficile de vivre, de l’autre.

Les fantasmes masturbatoires de Dan Pussey
Encore plus loin dans la caricature, l’auteur s’évertue cette fois à nous pousser dans l’imaginaire du dessinateur en perdition. On aime le ton de Daniel Clowes parce que particulièrement efficace, ses ficelles narratives son plus grossières que dans Caricature, mais c’est pour mieux suivre le thème du récit.

Dan Pussey présente le coin des collectionneurs
On ne peut sûrement pas aller plus loin dans la critique, en un éclair Daniel Clowes nous présente toute la contradiction du fan de comics. Cela nous fait sourire, mais c’est aussi très effrayant de voir quel monde existe de l’autre côté de l’atlantique (finalement pas si étranger au paysage européen)…

L’histoire du doctor Infinity
Le récit ironique se transforme peu à peu en pathétique épopée, le milieu de la bande dessinée (celui des années 1930 à 1990) est certes pourri, mais ces quelques pages de Daniel Clowes nous montrent combien les artistes de ce temps ont été humiliés malgré leurs talents reconnus. Le constat est triste et sans appel, mais juste. Comme le fera Alex Robinson dans De mal en pis, Daniel Clowes montre du doigt, et d’une manière très froide, ceux qui ont utilisé la bande dessinée comme industrie rentable en utilisant les artistes jusqu’à leur dernière goutte.

Dan Pussey dans ” la vie d’artiste “
L’auteur continue intelligemment, et avec beaucoup d’humour, la critique de ceux qui considère la bande dessinée comme exclusivement populaire et l’art comme source intarissable de revenues.

L’origine de Dan Pussey
La bande dessinée est-elle réservée à tous ces adolescents en mal de reconnaissance ? Il semble que le milieu des comics se mord la queue, d’un côté des gamins perdus et rejetés lisent des comics qui sont comme ” un vrai livre “, et de l’autre ces mêmes gamins deviennent à leur tour de futurs dessinateurs pour jeunes en mal de ” chevaux ailés et de femmes à tête bleue ” (expression de Michel Pirus).

La mort de Dan Pussey
Conclusion cohérente à ce dédale d’absurdité mais qui est pourtant un portrait réaliste de l’industrie (le mot ne semble pas trop fort) des comics. On rit jaune à voir un futur proche sans support papier, et avec encore moins de bande dessinée…

L’un des talent de Daniel Clowes est de changer radicalement de ton entre deux albums, cet auteur ne s’arrête pas sur un style précis. Même s’il utilise beaucoup de thèmes récurrents (la solitude, l’incompréhension entre les hommes, les relations amoureuses, l’art…) il ne se fixe pas sur tel ou tel recette. Cet auteur est un véritable pionnier de l’art séquentiel, expérimentant sans cesse de nouveaux modes de narration, exploitant aussi des codes graphiques différents (ici proche de la caricature). Ce système de petits récits se rencontrant et s’imbriquant entre eux, formant un tout cohérent et puissant, sera repris d’une autre manière dans Ice Haven, aussi des auteurs comme Chris Ware (Acme Novelty Library) ou Paul Hornschemeier (Le retour de l’éléphant) travailleront en parallèle sur des modes de narration similaires. Cet ouvrage prend une place non négligeable dans l’oeuvre de Daniel Clowes, pour cette originalité narrative et la qualité graphique d’une part, et aussi pour ce que l’auteur dénonce avec son ton ironique et cette apparente légèreté.

Rackham (2002)