
(Neuf histoires)
Caricature
Peut-être un simple récit autobiographique, ou plutôt une introspection sous cette forme. Les mots de Clowes sonnent justes, cette histoire de quatorze pages est renversantes de lucidité. Sous la forme d’un journal d’un caricaturiste qui raconte cinq jours de sa vie sur un festival des plus mornes, l’auteur place déjà un personnage (complexe) que l’on retrouvera dans Ghost World, celui d’Enid, et marque déjà son intention de faire le portrait critique des moeurs américaines. Complexité de l’être humain et des rapports sociaux, sont abordés ici de manière très simple, mais aussi très profonde. Caricature donne le portrait d’un anti-héros, de n’importe qui, avec la patte si puissante (quoi qu’il ne se passe rien pendant ces quatorze pages) et si forte (le graphisme est à tomber par terre) de Daniel Clowes. Description très sincère.
Blue italian shit
” Ah, les punkettes… Elles m’ont sauvé la vie… Pas les toxicos flippantes vivant dans des squatts, non, un autre genre de fille esseulée, naïve, urbaine et désaxée… “
Il ne se passe rien dans les histoires de Daniel Clowes, et pourtant elles transportent une puissance incroyable. On pourrait peut-être aller jusqu’à dire que le sublime n’a pas besoin de matière. À la manière de Chris Ware il arrive à faire des récits sans héros et sans histoire. Certes il y a un personnage que l’on suit avec attention, mais il ne vit pas de choses extraordinaires, et parfois on se reconnaît même dans ces ” caricatures “. Ici il s’agit d’un jeune homme de dix-huit ans qui ne rencontre ni jolie fille ni aventure rocambolesque, et pourtant ce récit de huit pages seulement nous retient avec une attention rare.
The gold mommy
Un récit plus surréaliste que les deux premiers, moins travaillé aussi et donc avec moins de ficelles narratives. Il semble que Daniel Clowes raconte ici un rêve, avec tout ce qu’il peut avoir d’étouffant et d’étrange. L’auteur met à plat ses peurs, pertes de repères, angoisses devant la vermine, rapport indéfini avec son père. Un récit qui fait peur, terrible de sincérité.
MCMLXVI
Plus les histoires passent et plus le titre de cet ouvrage prend tout son sens, en effet il s’agit encore ici d’un monologue. Cette fois c’est un personnage fantasque et lourd au possible, fan de l’année 1966… Daniel Clowes a l’air de prendre beaucoup de plaisir à dépeindre les portraits des américains quelque peu minables. Il ne le fait pas sans talent, les couleurs utilisées pour ce récit surprennent un peu au début, mais collent en fait parfaitement au personnage totalement rétro auto-décrit pendant six pages. Clowes sait aussi prendre un ton exacerbant et criard, la succession de caricatures n’est pas la tâche la plus facile et il y arrive avec justesse (mais sans sincérité ici).
Like a weed, Joe
Caricature serait-il le puzzle complexe de la vie de Daniel Clowes lui-même ? On peut se le demander, les récits sont majoritairement autobiographique mais celui-ci raisonne avec une justesse fracassante. Comme les deux premières histoires Clowes y parle encore de solitude, et combien les relations avec les autres sont vouées à l’échec, à l’ennui ou pire à l’identification de l’autre, aussi minable et insipide qu’il puisse être. Il est difficile de savoir si le ton se fait de plus en plus grave ou non, mais il y a bien une prise de conscience (de l’auteur comme du lecteur) à chacun des récits.
Immortal, invisible
” C’est un monde malade que celui dans lequel même un petit garçon ne peut trouver d’amitié qui ne soit rongée par une lutte pour le pouvoir sexuel. “
L’enfance de Daniel Clowes a du être peu rempli de compagnie. La matière de ses petits récits est cette solitude, il a réussit à s’en enrichir, comme il a déjà été dit il travaille un peu de la même manière que Chris Ware, décrivant des scènes qui paraissent sans intérêt et qui sont pourtant pleine d’humanité. Cette histoire sous forme de voyage initiatique est pleine de sens, il est vrai que chacun y voit ce qu’il veut mais ici Daniel Clowes touche quelque chose. Beau challenge de mettre autant de choses en si peu de pages.
Green eyeliner
” J’admire les nanas un peu salopes, mais moi, dans une relation, j’ai besoin d’être une misanthrope haineuse… En fait, mes meilleurs amis sont généralement des hétéros qui ont seulement l’air gay. “
Daniel Clowes crée des dialogues avec lui-même à travers des personnages qui lui ressemblent fort (ou qui doivent lui ressembler), de ces monologues naissent des réflexions très intéressantes sur la solitude, sur les gens, sur la vie. Cela paraît d’un commun des plus ennuyeux mais c’est là que l’on peut voir le talent de cet auteur. Cette courte histoire porte toute une personnalité, mais une vraie personnalité. Encore une fois Clowes nous déroute et nous perturbe en quelques phrases, en quelques cases, vraies.
Gynecology
Cette fois Daniel Clowes déplace le ton du monologue vers celui du documentaire ou de la biographie. Il s’agit ici d’un artiste, de sa relation avec une femme mariée à un gynécologue guitariste, lui-même responsable d’un blocage psychologique d’une jeune femme sur la femme de ce gynécologue, qui elle-même couche avec l’artiste en question… Un scénario complexe et perturbé digne de Daniel Clowes. L’artiste, qui est le point de départ et d’arrivée de l’histoire, voit sa carrière monter en flèche puis redescendre aussi vite, la réflexion développée sur la vie d’adulte, et plus particulièrement de l’artiste qui veut être connue, est très intéressante. La fin est superbe, le ton un peu hautain est peut-être proche du comique, il est en tout cas très efficace :
” Dans un moment de lucidité, Epps se concentre et voit le monde avec une âpre et objective clarté : les enfants de Dieu ne sont que de simples animaux, d’un intérêt ni plus grand ni moindre pour l’observateur clinique qu’une feuille ou une palourde. “
Black nylon
Ce recueil, si on peut l’appeler comme cela, se finit sur une histoire pleine de mystère. Daniel Clowes n’enferme pas ses récits et clôture cet ouvrage sur une ouverture, une belle ouverture. La vie des super héros est triste, surtout quand elle est rattachée à ce que cet auteur décrit le mieux, la solitude. Belle performance que de laisser cet héros déchu faire son propre bilan. Ouverture car, comme pour ce personnage pour le moins singulier, le travail de Clowes n’est pas fini. On notera avec plaisir que ce pastiche de héros nous rappelle fortement l’autre personnage masqué de Chris Ware (qui apparaît notamment dans Acme Novelty Library et Jimmy Corrigan). Le lien, volontaire ou non, avec cet autre magnifique auteur laisse présager une très bonne chose, il y a des gens doués qui participent ensemble à une lecture si différente et éloignée de nos visions occidentales étriquées. Le monde peut être vu sous d’autres manières, si enrichissantes et terriblement humaines.
Rackham (2000)