Archives pour janvier 2007

Ghost World – Daniel Clowes

30 janvier, 2007

Ghost World raconte l’histoire de deux adolescentes qui viennent d’obtenir leur diplôme du secondaire (à peu près l’équivalent du bac pour la France), Enid et Rebecca, deux amies qui se cherchent, autant socialement que sentimentalement. Elles vivent dans une petite ville un peu trop tranquille, rejettent la plupart des jeunes de leur âge, à leur yeux sans personnalité et sans intérêt, et non apparemment aucune ambition personnelle, si ce n’est le désir secret d’Enid d’aller à l’université. Critiques face à tous ce qui les entoure, ces deux jeunes filles sont à l’image d’une génération en perte de repère dans une Amérique moribonde et sinistre, où le règne de la télé et le culte de la personnalité sont à leur comble. En pleine recherche d’identité, les adolescentes aux portes de l’âge adulte analysent tout ce qui les entoure, Enid changeant sans arrêt de look, passant du punk au style des années trente, et Rebecca laissant croire à un équilibre plus solide. À première vue le récit de Daniel Clowes ne semble reposer que sur un quotidien commun et ennuyeux. Pourtant l’auteur réussit à mettre en avant la complexité des relations humaines, autant entre les deux amies qu’au niveau de leur désastreuses expériences amoureuses. Aussi, à travers les péripéties quasi statiques d’Enid et de Rebecca, Daniel Clowes fustige les valeurs de l’Amérique, à la fois sur le plan de la religion, de la morale et du succès individuel, le récit volontairement subversif repose donc sur ces deux personnages que l’on a du mal à aimer, durs et parfois puérils. Tout est construit autour de ces deux jeunes filles à la fois semblables (critique commune et exacerbée de la culture américaine et de leur propre génération), et antinomiques (influences différentes et désirs d’émancipation équivoques). Enid semble mener le jeu par un caractère bien trempé, mais présente pourtant un manque évident d’affection, Rebecca cache son tempérament solide sous des aspects timides. Le sentiment d’un récit partiellement autobiographique est appuyé par le fait que le nom complet d’Enid, Enid Coleslaw, est un anagramme de Daniel Clowes. L’auteur a de fortes influences, on pense surtout à Robert Crumb pour le style en partie autobiographique, mais aussi pour l’oeil critique et attentif. Outre un scénario foutrement bien composé, la force de narration de Ghost World réside dans un graphisme d’une beauté et d’une efficacité surprenante. On peut même aller jusqu’à parler de ” transparence du dessin ” tant le trait est simple et banale, mais bougrement beau et puissant. Tout en noir et blanc sur des fonds verts pâles, le graphisme surprend et fascine par son grain sincère et glacial. L’ambiance qui s’en dégage est au-delà de tout ce qui a déjà pu être vu. On ne peut s’empêcher de marquer le lien qu’il peut y avoir entre Daniel Clowes et Charles Burns (Black Hole, Big Baby, À fleur de peau), en effet ce dernier tente lui aussi de mettre la lumière sur une jeunesse perdue et sans issu dans un monde morne et glauque. Cet ouvrage, qui s’est vite vu appeler ” roman graphique “, est devenu l’emblème d’un nouveau genre de bande dessinée, plus proche d’une littérature décomplexée, en s’éloignant aussi des carcans des comics américains type super héros, révolutionnant ainsi l’art séquentiel pour l’élever dans des sphères plus réfléchies, subtiles et raisonnées. Si Ghost World a marqué nombre de lecteurs de bande dessinée, mais aussi d’autres curieux venant de proches domaines tels la littérature ou l’art contemporain, il a aussi influencé des auteurs. On pense immédiatement à Adrian Tomine (Blonde Platine, Optic Nerve), dont le style autobiographique et le trait fin est largement marqué par Daniel Clowes, les deux auteurs sont d’ailleurs amis. Ghost World fait donc partie de ce pan de la bande dessinée qu’on préfère parfois nommer ” roman graphique “, et c’est à juste titre que cet ouvrage est, et reste encore aujourd’hui, une oeuvre incontournable tant dans ce domaine particulier de la bande dessinée que dans son paysage tout entier. Magnifique.

Vertige Graphic (2002)

Comme Un Gant De Velours Pris Dans La Fonte – Daniel Clowes

25 janvier, 2007

(Like A Velvet Glove Cast In Iron)

Une lecture du commun
Il est des auteurs qui arrivent à nous emmener dans des endroits que l’on aurait cru impossible à imaginer. Si cette histoire commence avec une ambiance des plus bizarres et presque malsaine, on comprend assez vite qu’il y a en fait un schéma très précis à toute cette folie. Chacun des éléments de Comme Un Gant De Velours Pris Dans La Fonte est totalement surréaliste, et en même temps ils s’inscrivent tous dans ce qui n’est qu’une lecture possible du quotidien, mais une lecture d’un autre monde. L’impression qui se dégage de cet album magnifique, est que Daniel Clowes ne fait qu’habiller l’habituel et le commun, il n’a évidemment (et heureusement) pas les mêmes codes que des auteurs plus classiques (autant américain que français). Daniel Clowes rend la vie quotidienne décente en l’habillant de ces éléments parfois horribles, fous, et en utilisant des ficelles narratives insoupçonnées.

 

L’histoire
Tout commence dans un cinéma aux allures pornographiques, l’anti-héros de cette histoire s’y rend pour regarder des films étranges, totalement surréaliste. Dans l’un d’eux, qui se nomme ” Like a velvet glove cast in iron ” (comme un gant de velours pris dans la fonte) il croit reconnaître sa femme, apparemment disparue. Tout démarre à partir de là, Clay va tout faire pour retrouver la trace du producteur du film, Daniel Clowes nous embarque alors dans un véritable road movie cérébral, fait de rencontres improbables et de situations hallucinées.

 

Clay, passif et déterminant
Il faut noter combien le personnage principal (Clay) parle peu, on peut lire chacun des ses sentiments sur son visage (qui pourtant ne change que très peu d’expression), et on ne sait d’ailleurs pratiquement rien de lui. Il ne prend pratiquement aucune décision, il est complètement dirigé par un scénario totalement improbable, mais pourtant cohérent. Peut-être est-il l’image de chacun de nous, le plus souvent perdus dans des vies que nous ne reconnaissons plus mais que nous suivons néanmoins. Peut-être aussi que chacun des seconds rôles est une extension de Clay lui-même, les dialogues avec les autres personnages n’étant que des réflexions avec lui-même.

 

L’oeil critique de Clowes
Cet album paraît être indispensable et essentiel pour l’époque dans laquelle nous vivons. Si l’on peut dire que Ghost World pose les bases d’une lecture aiguë et critique de la société occidentale (et plus particulièrement américaine), on trouve ici une puissance décuplée, autant dans la narration que dans le graphisme (lui-même élément déterminant de la narration), puissance rarement vue auparavant. C’est dans ce sens qu’il semble important de faire le lien entre Daniel Clowes et le duo français Michel Pirus et Mezzo ; Le roi des mouches utilise bien plus d’éléments réels et tangibles, mais il est aussi à sa manière une critique de nos sociétés par une lecture du quotidien, s’inspirant ainsi du travail énorme de Daniel Clowes. Les outils de cet auteur paraissent bien plus surnaturels, et seraient peut-être illisibles sans le talent de graphiste de cet auteur surprenant.

 

Daniel Clowes, romancier graphique
Daniel Clowes utilise beaucoup les portraits pour faire passer des sentiments et des ambiances, plus que des dialogues. D’ailleurs, à la première planche de chacun des chapitres trône un portrait, il traduit à la fois l’ambiance qui se dégagera du chapitre en question, tout en dévoilant le visage d’un nouveau personnage qui y prendra une place déterminante. Cet auteur construit ainsi une suite de résumés graphiques proches de la perfection. C’est dans cette optique que la couverture (pour l’édition française chez Cornélius, éditeur de génie qui a su prendre des risques pour notre plus grand plaisir) prend tout son sens, et si l’on s’y attarde on peut entrevoir plus d’éléments que nous en apporterait une quatrième de couverture. Daniel Clowes est un formidable inventeur d’outils d’articulation et de ficelles narratives surprenantes.

Comme Un Gant De Velours Pris Dans La Fonte regroupe et recoupe tellement d’histoires différentes que le récit tout entier aurait pu se désintégrer de lui-même, si Clowes n’avait cette qualité de scénariste. Cette histoire improbable pourrait faire l’objet de milliers d’articles et de discussions, mais elle doit aussi parler d’elle-même, avec tout le surréalisme et l’incohérence qu’elle peut comporter. La force de Daniel Clowes réside dans la simplicité de gimmicks de génie, et sa vision des rapports humains, sincère et puissante, laisse des traces indélébiles. Daniel Clowes est un romancier graphique (même si l’expression est à prendre avec délicatesse), il nous l’avait prouvé avec Caricature et plus particulièrement Ghost World, il nous le confirme ici, tout en évitant de tomber dans la facilité. Il continue d’expérimenter, avec succès.

Cornélius – Colecction Solange (1999)

Fun Home, Une tragicomédie familiale – Alison Bechdel

22 janvier, 2007

” Une brillantissime autobiographie en bande dessinée. ” Cette critique de Time Magazine sonne très juste, mais à la lecture de cet épais et très dense ouvrage, on a envie d’en dire plus. La construction du récit, les thèmes choisis, le regard introspectif de l’auteur, le sens du détail et de la composition, autant d’éléments qui forment un véritable roman graphique solide. Alison Bechdel utilise toute la richesse de la bande dessinée pour exprimer et raconter. L’histoire est totalement autobiographique, ainsi on découvre l’enfance de l’auteur, avec l’influence omniprésente de son père, plein de références de littérature et de soucis esthétiques. Alison Bechdel installe son récit en faisant des retours réguliers, comme des introspections successives qui forment une espèce de thérapie participative, et qui suit l’évolution chronologique de sa vie. C’est comme si l’auteur nous faisait découvrir des clés de sa vie en même temps qu’elle. Le lecteur devient partie prenante du récit, le style graphique aidant à la clarté de l’histoire et donnant des repères. Pas de grande révolution de ce côté là, le trait n’est pas pour autant commun mais il n’y a pas d’originalité particulière. Le style est fluide et permet une clarté importante, les couleurs noir, blanc et bleu donnent une bonne visibilité avec un grain agréable. Les références parfois un peu lourdes de littérature anglaise et américaine enrichissent mais pèsent aussi sur le tout, la forme narrative est clairement un roman graphique, même si cet ouvrage est une bande dessinée à part entière. Remarquons que le Time Magazine l’a élue meilleur roman de l’année 2006, preuve que la bande dessinée trouve une juste place dans le paysage éditoriale, même si elle n’est pas à l’abri de raccourci maladroit.

Denoël Graphic (2006)

 

Priape – Nicolas Presl

18 janvier, 2007

 

Étonnant ouvrage. Sans texte, sans dialogue, ce récit repose uniquement sur le langage graphique que maîtrise parfaitement l’auteur. Le dessin est précis et propre, loin des schémas habituels et plein d’intelligence. Dans la mythologie grecque, Priape est un dieu de la fertilité, protecteur des jardins et des troupeaux. L’auteur est sculpteur à l’origine, et l’on ressent quelque peu cette influence dans ses traits très expressifs, vivants et vifs. Les thèmes abordés ici sont d’habitude laissés de côté, Nicolas Presl arrive à construire son histoire sur des sujets difficiles et tabous. L’homosexualité, la rivalité entre frères, l’abandon d’un enfant ” mal formé “, et aussi les relations familiales plus générales. Le cadre est la Grèce antique des philosophes, avec une apparition de Socrate ou Platon. Cet ouvrage épais apparaît un peu comme un ovni au regard des publications habituelles et grand public, mais il s’insère parfaitement dans les domaines plus exigeants des ” indépendants “, et s’avère être un formidable roman graphique, qui se passe très facilement de l’écrit. On pense évidemment à Jason et à ses récits sans paroles (Chut! et Attends…), Nicolas Presl s’attardant plus sur les expressions des personnages, tordant allègrement les corps pour mieux les laisser s’exprimer. Ce récit est beau et dur, il fait réfléchir par ses thèmes abordés et par son langage graphique d’une richesse rare.

Atrabile – Collection Flegme (2006)