
Ghost World raconte l’histoire de deux adolescentes qui viennent d’obtenir leur diplôme du secondaire (à peu près l’équivalent du bac pour la France), Enid et Rebecca, deux amies qui se cherchent, autant socialement que sentimentalement. Elles vivent dans une petite ville un peu trop tranquille, rejettent la plupart des jeunes de leur âge, à leur yeux sans personnalité et sans intérêt, et non apparemment aucune ambition personnelle, si ce n’est le désir secret d’Enid d’aller à l’université. Critiques face à tous ce qui les entoure, ces deux jeunes filles sont à l’image d’une génération en perte de repère dans une Amérique moribonde et sinistre, où le règne de la télé et le culte de la personnalité sont à leur comble. En pleine recherche d’identité, les adolescentes aux portes de l’âge adulte analysent tout ce qui les entoure, Enid changeant sans arrêt de look, passant du punk au style des années trente, et Rebecca laissant croire à un équilibre plus solide. À première vue le récit de Daniel Clowes ne semble reposer que sur un quotidien commun et ennuyeux. Pourtant l’auteur réussit à mettre en avant la complexité des relations humaines, autant entre les deux amies qu’au niveau de leur désastreuses expériences amoureuses. Aussi, à travers les péripéties quasi statiques d’Enid et de Rebecca, Daniel Clowes fustige les valeurs de l’Amérique, à la fois sur le plan de la religion, de la morale et du succès individuel, le récit volontairement subversif repose donc sur ces deux personnages que l’on a du mal à aimer, durs et parfois puérils. Tout est construit autour de ces deux jeunes filles à la fois semblables (critique commune et exacerbée de la culture américaine et de leur propre génération), et antinomiques (influences différentes et désirs d’émancipation équivoques). Enid semble mener le jeu par un caractère bien trempé, mais présente pourtant un manque évident d’affection, Rebecca cache son tempérament solide sous des aspects timides. Le sentiment d’un récit partiellement autobiographique est appuyé par le fait que le nom complet d’Enid, Enid Coleslaw, est un anagramme de Daniel Clowes. L’auteur a de fortes influences, on pense surtout à Robert Crumb pour le style en partie autobiographique, mais aussi pour l’oeil critique et attentif. Outre un scénario foutrement bien composé, la force de narration de Ghost World réside dans un graphisme d’une beauté et d’une efficacité surprenante. On peut même aller jusqu’à parler de ” transparence du dessin ” tant le trait est simple et banale, mais bougrement beau et puissant. Tout en noir et blanc sur des fonds verts pâles, le graphisme surprend et fascine par son grain sincère et glacial. L’ambiance qui s’en dégage est au-delà de tout ce qui a déjà pu être vu. On ne peut s’empêcher de marquer le lien qu’il peut y avoir entre Daniel Clowes et Charles Burns (Black Hole, Big Baby, À fleur de peau), en effet ce dernier tente lui aussi de mettre la lumière sur une jeunesse perdue et sans issu dans un monde morne et glauque. Cet ouvrage, qui s’est vite vu appeler ” roman graphique “, est devenu l’emblème d’un nouveau genre de bande dessinée, plus proche d’une littérature décomplexée, en s’éloignant aussi des carcans des comics américains type super héros, révolutionnant ainsi l’art séquentiel pour l’élever dans des sphères plus réfléchies, subtiles et raisonnées. Si Ghost World a marqué nombre de lecteurs de bande dessinée, mais aussi d’autres curieux venant de proches domaines tels la littérature ou l’art contemporain, il a aussi influencé des auteurs. On pense immédiatement à Adrian Tomine (Blonde Platine, Optic Nerve), dont le style autobiographique et le trait fin est largement marqué par Daniel Clowes, les deux auteurs sont d’ailleurs amis. Ghost World fait donc partie de ce pan de la bande dessinée qu’on préfère parfois nommer ” roman graphique “, et c’est à juste titre que cet ouvrage est, et reste encore aujourd’hui, une oeuvre incontournable tant dans ce domaine particulier de la bande dessinée que dans son paysage tout entier. Magnifique.
Vertige Graphic (2002)


