
(Quatre histoires)
Alter ego
On ne peut pas écarter le fait qu’Adrian Tomine touche un peu au même genre de style que Daniel Clowes, mais il exploite différemment les relations humaines. Le graphisme est moins séduisant que celui de l’auteur de Ghost World, même si quelque chose s’en dégage, quelque chose qui colle avec l’histoire. Ici il s’agit de celle d’un jeune écrivain, de ses problèmes d’inspiration et de coeur. L’entrée dans son univers est un peu difficile, et il semble qu’il manque quelque chose à ce récit. Manque de sincérité ou pas assez sûr de lui, les dernières pages nous prouvent tout de même le contraire. On regrettera les dialogues qui sonnent parfois un peu faux, mais l’analyse des rapports sociaux que réalise Adrian Tomine est très juste, il évite le côté voyeur tout en trouvant sa matière dans le commun du quotidien. Une histoire très sombre.
Blonde platine
Cette fois on retrouve avec plaisir le talent de l’auteur d’Optic Nerve, Adrian Tomine traite ici du même sujet que la première histoire, la solitude et la recherche d’identité, mais il y a cette fois plus de force dans le graphisme et dans le scénario. Il décrit avec beaucoup de justesse et de précision la perdition de ses personnages. La mise en place des éléments du récit est très naturelle, et le déroulement semble se faire sans aucune intervention de l’auteur, on rentre véritablement dans l’histoire. Chaque passage nous questionne aussi sur notre propre vie, mais de manière délicate et intelligente, loin d’un matraquage redondant. C’est beau.
Escapade Hawaïenne
C’est avec la même intensité qu’Adrian Tomine dirige ce troisième récit. Les gens seuls se retrouvent dans ses histoires. On se reconnaît facilement dans le personnage d’Hillary Chan, qui est particulièrement bien construit, aucune faute sur les quelques trente deux pages. Sa personnalité nous touche beaucoup, elle est remplie de sincérité, tout en étant une demoiselle totalement perdue. Ce qui est particulièrement plaisant dans les planches d’Adrian Tomine est ce don pour nous faire comprendre que la normalité n’est pas où tout le monde le dit. C’est un auteur ingénieusement subversif. Les textes de plus en plus travaillés permettent à cet auteur doué d’être, à part entière, un créateur de romans graphiques. Les sous-titres de cette histoire dynamisent le rythme et créent un effet sur la lecture qui est très intéressant, comme des paliers ou quelque chose de ce genre. Il dit lui-même que Daniel Clowes l’a fortement inspiré et on comprend cela assez vite. Même s’il a un style propre il est effectivement sur la même longueur d’onde, et plus précisément celle de Ghost World.
Alerte à la bombe
Ce recueil se finit sur le plus beau récit de l’ouvrage, plus conventionnel que les autres sur la forme mais très bien tourné. La fin de celui-ci est tout simplement parfaite. Il y a toujours autant de sincérité à se dégager des personnages. Scotty est particulièrement bien dessiné, entre l’adolescent paumé mais qui sait ce qu’il veut, et l’enfant qui ne comprend pas le monde qui l’entoure. Critique de la société américaine autant qu’immersion dans les relations humaines, ces histoires ont une force d’analyse rare, et surtout dans le domaine de la bande dessinée.
Seuil (2003)

L’histoire démarre sur fond de super-héros, mais on se rend vite compte que la vie est loin d’être parfaite dans cette ville ” protégée ” par Super Clébard. Dès les premières pages on comprend que ce récit est largement autobiographique, David de Thuin nous donne à voir un témoignage largement romancé et particulièrement sincère. Le format de cet album (presque un A3 plié en deux) ainsi que sa constitution (couverture juste plus épaisse que les pages, et le tout juste agrafé) témoignent du budget sûrement très réduit, et pourtant cette histoire, qui rappelle un peu celle de Super Coin-Coin, arrive largement à la hauteur de la plupart des meilleures productions de ces dernières années. L’auteur (qui s’auto-édite apparemment) a quand même investi dans un dessin en couleurs, le rendu est très bon et le récit gagne en force et en réalisme. Il faut tout un premier tome pour placer les personnages principaux, les décors de la ville, ainsi que LA spécificité de Zola (ne grillons pas la surprise). Ce dernier semble être l’image de son auteur, tout rempli de bonne volonté du jeune dessinateur inconnu qu’il est, jusqu’à un certain point tout de même. Le dessin est simple mais très séduisant, rapide mais particulièrement efficace, les détails ne sont ni trop ni trop peu. On pense évidemment à Trondheim pour l’influence (d’autant plus que le dessin est animalier, Zola est un chat jaune tigré noir), mais le graphisme est suffisamment riche pour se passer de ce genre de référence. Ces deux tomes réunis forment une histoire cohérente et riche, dans laquelle on entre très facilement et dont les personnages sont vite attachants. David de Thuin touche à coup sûr ce que devrait être la bande dessinée aujourd’hui, hélas ce n’est pas le cas, mais heureusement qu’il y a de jeunes auteurs pour nous faire espérer (et ici à juste titre).
Un très beau récit en one-shot, plein de remise en question et de philosophie. Le dessin de Christian Durieux est très beau, les couleurs sont dans des teintes très agréables, l’atmosphère de Central Park semble bien reproduite. L’histoire plutôt originale est très bien agencée, on apprécie la désinvolture des auteurs qui ne nous donnent pas à lire des schémas vus et revus. Cet ouvrage renforce le fait que la bande dessinée sait prendre d’autres chemins, loin des récits figés d’aventuriers en compagnie canine. Le plus intéressant ici étant l’atmosphère qui se dégage de l’ensemble ainsi que la sincérité des personnages. Beau tandem.